La pensée binaire plaît non seulement au folklore, mais encore aux intellectuels. Si la tradition folklorique se limite à des oppositions peu contestées comme la lumière et la nuit, le cru et le cuit (Lévi-Strauss) et j'en passe, la tentation est grande de voir dans l'opposition entre "orient" et "occident", cultures "nordiques" et "méridionales", "latines" et "germaniques" quelque chose de plus raffiné, de plus scientifique... La première variante est défendue par Samuel Huntington et son "Clash of Civilization". La deuxième variante fut théorisée dans "L'homme du midi et l'homme du nord" (1824) de Charles-Victor de Bonstetten (1745-1832).L'opposition entre monde latin et germanique est parfois invoquée pour expliquer de prétendus ou réels conflits interculturels en Suisse et en Belgique, pays partagés en effet par une frontière linguistique entre francophones (ou italophones) et germanophones ou néerlandophones. A ce propos, Jacques Neirynck écrit dans un succulent roman historique qu'il consacre au cas Belge:
Est-ce véritablement le cas ? - Je tenterai d'y réfléchir d'un point de vue linguistique et historique : comme on pourra le voir dans l'image reproduite par la suite (source: Wikipedia), à la fois la Suisse et la Belgique faisaient entièrement partie de l'empire romain, c'est-à-dire latin, avant la mort de Théodose en l'an 395. De ce point de vue, rien n'explique la frontière linguistique qui traverse les deux pays. Le substrat est, dans les deux pays, à 100% latin.
Qu'en est-il de la Suisse ? - Elle aussi présente un espace culturel unifié, mélange de substrats celto-latins auxquels v
iennent s'ajouter des superstrats germaniques (alamans, burgondes) différents. Selon la théorie du romaniste Andres Kristol, du centre de dialectologie de l'Université de Neuchâtel, la frontière linguistique par excellence suivait la rivière Reuss (bien plus à l'est que la Sarine qui sépare francophones et germanophones aujourd'hui). Cette frontière aurait séparé deux aires proto-romanes différentes, dont l'une donna jour à ce qui est aujourd'hui le rhétoromanche et dont l'autre produisit le francoprovençal (survécu à Evolène, à Savièse, autour de Gruyères et dans la vallée d'Aoste), "patois" qui est en vérité la cinquième langue de la Suisse. Le rhétoromanche et le patois francoprovençal sont bien autrement autochtones que le "bon" allemand de Wittenberg, le "bon" français de Paris et le "bon" italien de Florence, importés en Suisse à l'ère moderne, entre XVIe et XIXe siècles. Au septième siècle, un voyageur se dirigeant de Munich à Lyonentendait du proto-rhétoromanche à Zurich, et du proto-francoprovençal à Genève. Il est possible qu'il ne distinguait pas bien les différences.
En ce qui concerne l'arrivée des superstrats germaniques, il importe de souligner que la plus grande partie du monde latin, de la Lombardie (avec les Lombards, "Longobardi"), jusqu'à l'Espagne (avec les Wisigoths) en passant par la France (avec les Francs) fut occupée par des peuples et des puissances germaniques qui s'établirent définitivement dans les pays conquis. Au Ve siècle, presque tout le plateau Suisse, sauf quelques franges occupées par les Alamans, aurait été sous gouvernement burgonde (voir image ci-en bas). Les archéologues peinent à démontrer la différence entre habitations d'Alamans et de Burgondes à cette époque, les deux "cultures" (?) étant
trop proches:
"De Dunkerque à Klagenfurt louvoie la frontière linguistique entre les Latins et les Germains. Son tracé résulte de la poussée de peuples germaniques envahissant l'Empire romain voici quinze siècles. Il ne s'agit pas seulement de la transition entre deux familles de langues mais aussi d'un changement de culture. La manière de se gouverner comme l'art de se nourrir diffèrent du tout au tout, par la distance entre l'instinct du devoir d'une part et l'aptitude au plaisir d'autre part."
Est-ce véritablement le cas ? - Je tenterai d'y réfléchir d'un point de vue linguistique et historique : comme on pourra le voir dans l'image reproduite par la suite (source: Wikipedia), à la fois la Suisse et la Belgique faisaient entièrement partie de l'empire romain, c'est-à-dire latin, avant la mort de Théodose en l'an 395. De ce point de vue, rien n'explique la frontière linguistique qui traverse les deux pays. Le substrat est, dans les deux pays, à 100% latin.
Qu'en est-il de la Suisse ? - Elle aussi présente un espace culturel unifié, mélange de substrats celto-latins auxquels v
iennent s'ajouter des superstrats germaniques (alamans, burgondes) différents. Selon la théorie du romaniste Andres Kristol, du centre de dialectologie de l'Université de Neuchâtel, la frontière linguistique par excellence suivait la rivière Reuss (bien plus à l'est que la Sarine qui sépare francophones et germanophones aujourd'hui). Cette frontière aurait séparé deux aires proto-romanes différentes, dont l'une donna jour à ce qui est aujourd'hui le rhétoromanche et dont l'autre produisit le francoprovençal (survécu à Evolène, à Savièse, autour de Gruyères et dans la vallée d'Aoste), "patois" qui est en vérité la cinquième langue de la Suisse. Le rhétoromanche et le patois francoprovençal sont bien autrement autochtones que le "bon" allemand de Wittenberg, le "bon" français de Paris et le "bon" italien de Florence, importés en Suisse à l'ère moderne, entre XVIe et XIXe siècles. Au septième siècle, un voyageur se dirigeant de Munich à Lyonentendait du proto-rhétoromanche à Zurich, et du proto-francoprovençal à Genève. Il est possible qu'il ne distinguait pas bien les différences.En ce qui concerne l'arrivée des superstrats germaniques, il importe de souligner que la plus grande partie du monde latin, de la Lombardie (avec les Lombards, "Longobardi"), jusqu'à l'Espagne (avec les Wisigoths) en passant par la France (avec les Francs) fut occupée par des peuples et des puissances germaniques qui s'établirent définitivement dans les pays conquis. Au Ve siècle, presque tout le plateau Suisse, sauf quelques franges occupées par les Alamans, aurait été sous gouvernement burgonde (voir image ci-en bas). Les archéologues peinent à démontrer la différence entre habitations d'Alamans et de Burgondes à cette époque, les deux "cultures" (?) étant
trop proches:"Les royaumes burgondes, légitimés en 438 ou 443, sont décentralisés et y règnent des rois burgondes simultanément dans les grandes villes qui en font partie. Il est vraisemblable qu'une alliance avec le royaume alaman, que corrobore une proximité dans l' organisation du pouvoir et le syncrétisme culturel, ait permis leur expansion conjointe sur le domaine gallo-romain après la chute de l'Empire." (art. Wikipedia)Du point de vue de l'histoire politique et culturelle, et du point de vue de l'histoire des langues, nous sommes tous - Belges et Suisses - des latins germanisés. A bien poser la question des "conflits" culturels, cela revient à les formuler comme différence entre roman(d)s germanisés et germains romanisés. Un bon français dirait, dans le meilleur des esprits gaulois (!) : c'est blanc bonnet et bonnet blanc.
PS
Lukas me signale qu'en Belgique, on dit "chou vert et vert chou", voir http://fr.wiktionary.org/wiki/chou_vert_et_vert_chou. Merci Lukas !
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